
Les parfums de nos insoumises tendresses
Judith Dubord
12 décembre 2025 – 19 avril 2026
Les parfums de nos insoumises tendresses se déploie comme une œuvre à double lecture : à la fois intime et résolument engagée. Elle interroge le sort réservé aux savoir-faire traditionnellement féminins, tout en questionnant le statut des femmes dans notre société contemporaine. À travers une série de cinq parfumeuses, l’œuvre explore les liens entre mémoire corporelle et réappropriation identitaire.
Au cœur de cette proposition se tient La Hase, figure néo-mythologique mi-femme, mi-lièvre. Elle incarne un manifeste vivant : l’affirmation d’un corps libre et singulier, l’émancipation face aux normes imposées, et la reconquête de soi comme territoire autonome. Archétype rebelle, La Hase puise son essence dans des figures féminines puissantes et souvent marginalisées : Méduse, Morrigan, Lady Godiva, Atalante, Lilith.
Le choix du parfum comme symbole n’est pas anodin. Il évoque l’intangible, l’invisible, le sensoriel : ce que l’on sent mais que l’on ne voit pas. Il peut être puissant ou délicat, envoûtant ou dérangeant, à l’image des corps féminins et des récits qu’on leur impose. Ces parfums revendiquent, interrogent, troublent.
Dans un contexte où le féminisme semble vaciller, cette œuvre devient à la fois cri et caresse. Elle exprime une inquiétude face à l’érosion des droits fondamentaux, au contrôle persistant du corps des femmes, à l’image corporelle encore soumise aux normes sociales et aux regards intrusifs.
L’œuvre s’appuie également sur des savoir-faire anciens portés et transmis par les femmes, tels que la peinture sur porcelaine et la fabrication de fleurs en porcelaine. Jadis considérés comme nobles, ces arts ont été relégués au rang de loisirs domestiques, souvent dénigrés par les institutions artistiques. En les réintégrant dans une démarche contemporaine, l’œuvre revendique leur valeur esthétique et symbolique, et rend hommage aux femmes qui les ont préservés malgré les préjugés.
Les savoir-faire au féminin
Je suis profondément touchée et passionnée par les savoir-faire portés et transmis par les femmes à travers les âges. L’histoire témoigne, de manière presque systématique, d’un rejet et d’une dévalorisation des connaissances associées au féminin. Ces savoirs, souvent relégués à la sphère domestique ou considérés comme mineurs, ont été boudés, dénigrés, et rarement enseignés dans les institutions officielles. Cette marginalisation a eu pour conséquence une lente érosion de ces pratiques, qui disparaissent aujourd’hui par attrition, au risque de s’éteindre définitivement.
La peinture sur porcelaine
Parmi ces savoir-faire, la peinture sur porcelaine occupe une place singulière. Héritière d’une tradition pluriséculaire, elle fut longtemps considérée comme un art noble et raffiné, pratiqué par des artisans virtuoses en Chine dès la dynastie Tang, puis en Europe à partir du XVIIe siècle, notamment à Meissen, Sèvres et Limoges. Au Japon, les écoles de Kutani et d’Arita ont également élevé cet art au rang de chef-d’œuvre. Toutefois, en Occident, à partir du XIXe siècle, la peinture sur porcelaine fut progressivement reléguée au statut de loisir féminin, pratiqué dans les salons bourgeois ou les cercles domestiques. Cette appropriation par les femmes, loin de lui conférer une reconnaissance accrue, a paradoxalement contribué à sa marginalisation : les institutions artistiques l’ont alors perçue comme un passe-temps décoratif, indigne des canons de l’art majeur.
La fabrication de fleurs de porcelaine
La fabrication de fleurs en porcelaine connut son apogée durant les périodes baroque et rococo. Dès les années 1730, à Meissen, les grandes manufactures européennes rivalisaient d’ingéniosité pour créer des compositions florales d’une délicatesse extrême, imitant la nature avec une précision impressionnante. Ces ornements, souvent réalisés par des femmes dans l’ombre des ateliers, étaient prisés dans les cours royales et se retrouvaient dans les cabinets de curiosités. Cependant, avec l’avènement du néoclassicisme, ces fantaisies furent jugées excessives, frivoles, et peu conformes à l’austérité nouvelle. Ce savoir, qui constituait pour de nombreuses femmes une source de revenus et d’expression, fut progressivement abandonné, tombant en désuétude. Aujourd’hui, il est menacé de disparition, faute de transmission et de reconnaissance.
Au Québec, ni la peinture sur porcelaine ni la fabrication de fleurs en porcelaine n’ont véritablement suscité d’engouement populaire, en particulier parmi les femmes. Au XIX siècle, lorsque ces pratiques font leur apparition dans les foyers bourgeois européens comme passe-temps domestique féminin, le contexte socio-économique des Canadiens français est tout autre : la majorité vit dans des conditions précaires, avec un accès limité à l’éducation, et travaille de longues heures dans les manufactures. Les femmes, souvent responsables de familles nombreuses, disposent de peu de temps, et encore moins d’espace, pour des activités de loisir ou d’expression artistique.
Cependant, certaines congrégations religieuses, telles que la Congrégation des Saints Noms de Jésus et de Marie et la Congrégation Notre-Dame, ont joué un rôle discret mais essentiel dans la transmission de ces savoir-faire. Enseignés à leurs élèves, souvent issues de milieux bourgeois, ces arts ont pu être conservés à travers les générations. Si l’on retrouve aujourd’hui quelques traces de ces pratiques au Québec, c’est sans conteste grâce à ces femmes, éducatrices, artisanes et passeuses de mémoire, qui ont su préserver et transmettre ces gestes délicats malgré les obstacles sociaux et culturels.
Mon intérêt pour la peinture sur porcelaine et la fabrication de fleurs en porcelaine s’inscrit dans une démarche de réhabilitation contemporaine. Il ne s’agit pas seulement de préserver une technique, mais de revendiquer une mémoire, de réinscrire ces pratiques dans le champ de l’art légitime, et de rendre hommage aux femmes qui, malgré les préjugés et les silences, ont su les maintenir vivantes. En revisitant ces savoir-faire avec une sensibilité actuelle, je souhaite leur redonner voix, éclat et dignité, et participer à une revalorisation des gestes, des matières et des récits trop longtemps invisibilisés.
La thématique de la parfumeuse
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle on voit le monde de la parfumerie tisser des liens étroits avec les arts décoratifs : Guerlain avec la verrerie Pochet du Courval, François Coty avec René Lalique, Elsa Schiaparelli avec Salvador Dalí, pour créer des flacons qui deviennent objets d’art.
Enfant, j’étais fascinée par le parfum de ma mère, Oscar de la Renta. Cette fragrance emblématique des années 1980, occupait une place centrale sur la commode de sa chambre. Son flacon en verre facetté captait la lumière et faisait scintiller le liquide doré. Le bouchon, en forme de fleur stylisée, ajoutait une touche de grâce à cet objet que je trouvais tout simplement magnifique. Ce n’était pas qu’un contenant c’était une œuvre d’art que j’associais à de l’orfèvrerie.
Très tôt, cet intérêt s’est mué en fascination. Ces fioles délicates, souvent miniatures, ont peuplé mon imaginaire et nourri ma pratique artistique. Elles transcendent à mes yeux leur fonction utilitaire, préservent, mettent en valeur et racontent une histoire. Si le parfum est l’essence, invisible et volatile, le flacon devient son corps, sa matérialité, son langage visuel. Cette inversion des priorités m’a toujours interpellée: on célèbre le contenant, alors que ce qui devrait compter, c’est ce qu’il renferme.
La parfumeuse m’amène à faire naturellement le parallèle avec la Femme. Ce qu’elle laisse voir et ce qu’elle est vraiment. Dans nos sociétés, l’apparence est scrutée, jugée, magnifiée, parfois fétichisée. L’intériorité, elle, demeure silencieuse, dissimulée. La parfumeuse devient alors métaphore : celle du corps féminin porteur d’une essence précieuse, souvent ignorée au profit de l’éclat extérieur.
Dans ma pratique, la parfumeuse devient un terrain de jeu formel et conceptuel. Elle m’offre un support pour poser des questions, à mes yeux, fondamentales. Elle est, dans mon travail, un vecteur de sens, un outil de résistance, un hommage à ce qui ne se voit pas mais qui pourtant persiste. Je peux en détourner les codes, en réinventer les contours, imaginer ce que j’y enfermerais. Elle devient porteuse de revendications, de poésies, de questions. Elle me permet d’interroger les rapports entre intérieur et extérieur, entre visible et invisible, entre le précieux et le trivial.
À PROPOS DE L’ARTISTE
Judith Dubord est originaire de Montréal. Elle vit et travaille à Saint-Jean-Port-Joli depuis 2006. Céramiste, elle détient une pratique orientée vers la conception et la production d’objets métiers d’art. Elle poursuit, parallèlement à son travail de production, divers projets de recherche et création sur l’ornementation et le métissage-matière en créant des œuvres d’expression. Elle est diplômée en Techniques de Métiers d’art spécialisation en céramique (2016) du Cégep Limoilou et par la suite, du Programme court de deuxième cycle en Étude de la pratique artistique de l’Université du Québec à Rimouski (2018). Elle a mené des résidences de recherche et création, notamment à l’Institut Européen des Arts Céramiques en Alsace et à la Maison des Métiers d’Art de Québec. Depuis 2019, elle est chargée de cours en céramique à la Maison des Métiers d’Art de Québec. Judith Dubord est membre du collectif META Céramique.
DÉMARCHE ARTISTIQUE
L’argile et son passage au feu est une matière fondatrice de ma pratique. Elle me permet d’accéder au concept de contenant, une forme creuse destinée à être remplie. Je suis particulièrement intéressée par les objets à vocation utilitaire, leur fonction et leur symbolique dans le quotidien.
Mon travail comme céramiste en est un de production en série où je traite chaque pièce comme étant unique. Les surfaces sont pour moi des lieux de recherches formelles qui s’entrelacent à une quête poético-ludique où la métaphore et la mythologie occupent une place centrale. Je suis notamment attirée par les techniques ornementales anciennes traditionnellement portées et transmises par les Femmes. J’aspire à les réactualiser.
Mon approche esthétique est maximaliste, fantaisiste et ludique. Couleurs vives et références aux motifs anciens sont omniprésent dans ma façon de travailler les surfaces. J’explore le concept du collage, intégrant décalques, sérigraphies et explorations gestuelles. Je visite constamment la fine frontière qui se situe entre la délicatesse et le chaos.
Fenêtre sur rue est une initiative du Centre Materia offrant l’opportunité aux diplômé·es du DEC – Techniques de métiers d’art, de toutes disciplines, de présenter des pièces uniques ou de série dans son espace vitrine qui se situe sur le boulevard Charest E.


